Par Thierry Le Bras

J’avais 14 ans en 1968. Autant dire que j’étais un adolescent fasciné par le tourbillon des sixties. J’aimais les bolides, les AC Cobra, les Lotus Elan, les Ford MK II et MK IV, les R 8 Gorde et les Alpine, les Cortina Lotus et les Kadett Rallye, les Mercedes 280 SL décapotables, les Cooper S, toutes les machines qui émettent des VRROOAAAAARRRRR rageurs sur les routes et les circuits. J’aurais considéré comme un crime de lèse-automobile le seul concept de limitation de vitesse. Je suis un adolescent de la nouvelle vague, bercé par les histoires de Sagan conduisant sa Jaguar pieds nus, par les répliques des films d’Audiard, par les chansons de la sublime Sylvie Vartan, de la charmante France Gall, des immortels Johnny Hallyday, Michel Sardou ou Serge Gainsbourg. Cela ne m’a pas empêché d’aimer la littérature classique et de développer des goûts éclectiques en matière artistique. Peut-être est-ce cette tendance à l’éclectisme qui me fait aimer les pilotes qui courent dans diverses disciplines. J’y reviendrai dans de prochaines notes…

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Avec la majorité des copains, nous vivions pleinement l’insouciance de la jeunesse. Bien sûr, nous étions conscients qu’il se passait des choses graves autour de nous. Les assassinats de Martin Luther King et de Bob Kennedy ne nous laissaient pas indifférents, pas plus que le débarquement des chars soviétiques à Prague. Nous savions aussi que des jeunes Américains à peine plus vieux que nous tombaient sous les balles et périssaient atrocement dans les pièges de l’ennemi impitoyable au Vietnam. A dire vrai, nous n’avions pas une conscience politique très développée et nous nous projetions dans l’avenir avec un optimisme infini. Quiconque aurait prévu la montée des nouvelles formes du terrorisme nous serait apparu comme un prophète sinistre et illuminé à l’image de Cassandre.

Si la libération des mœurs qui résulterait de mai 1968 me paraîtrait bientôt positive, j’avoue que les manifs de mai m’ont surtout fait craindre une révolution rouge à cette époque. J’étais jeune. Je n’avais pas compris que les Russes appréciaient trop l’anti-américanisme viscéral de De Gaulle pour ne pas freiner les éventuelles ardeurs du PC. Cohn-Bendit et ses copains n’étaient pas mes héros. J’étais plus sensible au mythe John et Jackie Kennedy ainsi qu’à l’aspect rassurant de Georges Pompidou. La classe naturelle de son épouse, le fait qu’elle roule en Porsche, son amour des arts, l’amitié du couple avec Alain Delon me rendaient les Pompidou encore plus sympathiques. Je n’avais nulle envie de révolutionner le monde mais de m’y faire une place.

Je ne partageais pas pour autant l’insouciance de Jean-Marie Périer. Le photographe des sixties conserve une vision très personnelle de mai 1968. « Un jour de mai 1968, j’ai voulu aller entendre Daniel Cohn-Bendit à la Sorbonne, raconte-t-il. Comme une midinette. Il n’est pas venu et j’ai entendu deux ouvriers devant moi qui disaient ‘’c’est gentil, mais ça ne me donnera pas mon pain demain !’’ Je me suis senti minable avec ma Ferrari garée à 500 mètres… J’ai filé à Rome. Là, avec Gérard Brach, le scénariste de Roman Polanski, on a appelé Brigitte Bardot qui avait une maison dans le coin et on y a passé trois semaines formidables. Ça a été mon mai 68 à moi. » Pour ma part, je me suis simplement senti soulagé lorsque les choses ont repris leur cours normal

Mais objectivement, l’événement qui me marqua le plus cette année-là fut la disparition de Jim Clark dans une course de Formule 2 le 7 avril à Hockenheim. Pour moi, Jim Clark était un véritable héros. Il représentait le pilote parfait, à la fois rapide, intelligent et gentleman. Deux fois champion du monde de F1, vainqueur à Indianapolis en 1965, auréolé d’une quantité impressionnante de victoires dans toutes les disciplines, il me paraissait immortel comme tous les grands champions. L’avenir se chargerait de m’apprendre que je me trompais lourdement sur ce point.

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La mort de Jim Clark m’ayant bouleversé, j’ai décidé d’adresser mes condoléances à sa famille. J’ai rédigé une lettre et je l’ai traduite en anglais. Comme je n’étais pas très sûr de ma traduction, je l’ai faite corriger par ma prof d’anglais. C’était une femme charmante et je crois qu’elle était contente. Pas du décès de Jim Clark bien sûr, mais que je me rende compte de l’utilité de faire un effort pour utiliser une langue étrangère. J’ai adressé ma lettre à un grand magazine de sport automobile en demandant aux journalistes d’avoir la gentillesse de la faire suivre à la famille du pilote écossais. Ils l’ont fait, et quelques semaines plus tard, j’ai reçu une photo dédicacée de Jim Clark jointe à une lettre de remerciements des siens. J’en fus très ému.

Je me rappelle encore que durant l’été 1968, les radios diffusaient souvent « Si j’avais des millions », le dernier tube de Dalida :

Si j'avais des millions
Tchiribiribiribiribiribiriboum
Tout le jour à Bidibidiboum
Ah si j'étais cousu d'or,


fredonnait la ravissante chanteuse.

Pour ma part, je savais parfaitement ce que je ferais si j’étais cousu d’or. Le programme tenait en trois points, réalisables après l’obtention de mon permis de conduire. D’abord, je suivrais les cours d’une école de pilotage. Ensuite, j’achèterais une GT avec laquelle je m’engagerais en équipage dans les courses d’endurance. Et je ferais aussi du rallye avec une Alpine ou une Cooper S…